Wiccan Domhanda

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    Naïa, la sorcière de Rochefort-en-Terre

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    Naïa, la sorcière de Rochefort-en-Terre Empty Naïa, la sorcière de Rochefort-en-Terre

    Message par Invité le Mar 24 Jan 2017 - 15:19

    Rochefort en Terre, Morbihan. Fin du 19ème siècle,

    Un écrivain de la grande ville ; un monsieur bien sous tout rapport aurait-on dit à l'époque sur son passage ; est descendu dans l'auberge d'une petite ville médiévale.. Une petite cité ancienne, ou somnole encore l'âme des puissants Seigneurs de Rieux. Une petite ville placide ou résonne encore parfois les fantomatiques rugissements des fusils chouans. Une petite ville couronnée d'un château qui, en cet âge de transissions, n'est que ruines mangées par des agrégats de végétation. Un château que les touristes d'aujourd'hui aurait peine à reconnaître.

    « J'étais arrivé depuis quelques jours à Rochefort-en-Terre, une exquise petite ville moyenâgeuse du pays morbihannais. A l'hôtel Lecadre, dans la salle à manger décorée par quelques peintres connus, comme Joubert, Grolleron , Bloch, Stevens, on causait Bretagne et Bretons, croyances et superstitions, miracles et sortilèges. ». C'est par ces mots de préambule que ce visiteur lettré, quelques semaines plus tard, introduira le témoignage qu'il s'apprête à léguer à la postérité, espérant, sans trop y croire, qu'elle en gardera trace.

    L'écrivain, connu dans son milieu pour être un original, un « orientalisant », a conscience en son fort intérieur que quelque chose change, se transmute, dans le cœur de cette France qu'il connaît bien. La machine s'est imposé dans les usines, les campagnes verdoyantes d'autrefois se voilent pudiquement dans les fumées saumâtres des hauts fourneaux, l'esprit fantasque des anciens s'effacent, s'inclinent, soumis par les mots de sciences nouvelles et bientôt l'ancien monde devra disparaître, englouti par les flammes de l'industrie. L'écrivain sait, qu'au delà de tout, il est un témoin. Anonyme, silencieux, impavide et impuissant. Il sait que demain aura oublié hier et renié aujourd'hui. Alors il écrit, il livre son témoignage, met en prose ses rencontres. Il couche sur le papier à l'encre de chine encore et encore les histoires extraordinaires de ces inconnus ordinaires qui croient toujours, pour un temps du moins ; ô pauvres fous ; aux légendes d'antan et aux pouvoirs des sorcières.

    Attablé, face à son bol fumant, Charles, le poète, le romancier, le photographe amateur et peintre à ses heures, se voit apostrophé par la tenancière qui fièrement, lui lance, comme un appel aux armes, un défi qu'on ne peut ignorer, un gant jeté qu'il faut ramasser : « Nous possédons, dans le canton, une sorcière authentique ! »

    Une sorcière authentique ? Vraiment ? Est-ce possible en cet âge de vapeur et d'acier ?

    Voilà donc, comment débute une chasse aux sorcières ou pour être tout à fait exact : une chasse « à la sorcière ». Les touristes, américains et leurs parèdres britanniques s'en vont, bâton ferré à la main, par les chemins creux et les ravines afin de se faire prédire un destin immortel. Ils en sont sûr : une telle femme, doté de savoirs liminaux ne peut vivre qu'en un lieu impossible d'accès, à mi chemin entre ce monde et l'autre, un lieu ou il faut s'être fait « diable » ou « esprit » pour y avoir ses entrées.

    « Inutile de courir, bel écrivain, le retint la tenancière avant qu'il ne s'envole à son tour, la sorcière habite à un kilomètre d'ici, dans les ruines du vieux donjon féodal ».

    Alors l'écrivain, méticuleux, débute son enquête dans le bourg, carnet à la en main, mi-détective, mi-explorateur, collectant les récits des uns et les histoires des autres. Cette sorcière, que les gens de Rochefort nomme « Naïa », la Noire en langue gallèse, serait la fille du rebouteux de Malensac, un bourg situé plus loin, vers le sud, aux limes du pays breton (1).

    « Les plus anciens parmi les vieillards se souviennent de Naïa. Leur petite enfance fut bercée par les récits magiques de ses exploits. Ils lui ont toujours connu une silhouette unique, c'est-à-dire une même apparence, un costume invariable, ni plus neuf ni plus vieux, et sa démarche, ses traits, sa vigueur, échapperaient aux atteintes de l'âge », c'est du moins ce que les habitants du cru affirme, jurant même que, « C'est pas comme nous, cette manière de femme-là! Ça vous a des demeurances chez maître Guillaume, et les menhirs de la forêt de Lanvaux n'étaient pas debout qu'elle vous courait déjà sur ses manières de pattes croches ». Il n'en faut pas plus pour aiguiser la curiosité de ce bon Charles.

    Vite, il faut aller à sa rencontre, vite, il faut fixer son image sur le papier d'argent photographique, vite, il faut lui demander son secret... vite... mais attention cependant car si la rumeur est vrai elle aurait prédit la mort d'un homme à la seconde près... prédiction ou malédiction ? Nul ne s'aventure à poser une réponse en ces terres celtiques. La peur d'être le prochain fixe les langues aux palais.

    Qu'importe tout cela, Charles monte au château, le pas vif, se fraye un chemin parmi les ruines verdoyantes et attends, les mains moites, le cœur battant la chamade, que la sorcière surgisse de terre, car c'est dans la terre qu'elle demeure. Dans cette terre granitique où serpentent les souterrains oubliés de la forteresse médiévale. Des souterrains dans lesquels, murmure-t-on, il est dangereux de s'aventurer... surtout l'approche de la nuit.

    Debout au milieu de ce qui fut une basse-cour, Charles, le rationnel, le voyageur, se rappelle qu' « il y avait une unanimité touchante pour le convaincre de ceci, à savoir que Naïa ne mangeait ni ne buvait, et que, de mémoire d'homme, elle n'était entrée dans une ferme, une maison ou une boutique pour acheter ou demander ce dont le commun des mortels a coutume de dispenser quotidiennement dans les usages de la vie ». Une famille de notables, des gens sensés, aisés, jurent, main sur le cœur, que cette femme avait reçu du Malin, le don d’ubiquité. Un instant, il lève la tête, aujourd'hui ; le temps était exquis, et la bruine argentine dansait encore au ras des herbes.

    Soudain une voix, crève le silence, déchire le vide, franchit les interstices qui séparent les réalités:

    « Bonjour, mon fils! je t'attendais. Assieds-toi donc sur cette pierre et causons »

    La sorcière est là, non loin de lui. Comment a-t-il pu ne pas la remarquer. Elle est vêtu sombrement, mais proprement, assise à l'entrée d'une niche enlierrée, un gros bâton ferré à la main.

    « Ah ! ah! mon fils! tu voulais voir la sorcière ! »

    « Mon fils ! ». Voilà qu'elle se prend de l’appeler « mon fils », elle qui n'est la mère de personne tout autant que l'ancêtre de chacun.

    Alors l'écrivain demande, s'il peut la prendre en photo, recueillir ses mots...

    « Ainsi tu parleras de moi dans les journaux, et tu dessineras ma figure? Dis-leur aussi que je ne suis pas une sotte bonne femme, comme leurs somnambules de ville. J'ai la puissance, moi, et Gnâmi est plus fort que la mort! »
    « Gnâmi ! Quel est ce Gnâmi dont vous parlez? » demanda l'écrivain, impatient, avide de vérité.
    « Il est Celui qui peut, Celui qui veut, Celui qu'on ne voit pas! »
    « Vous qui avez la toute-puissance, lui demanda Charles, vous devez posséder des richesses fabuleuses? »
    Sentencieusement elle lui répondit
    « Celui qui peut tout avoir n'a besoin de rien.
    »

    Pour les photos il faudra revenir... la semaine suivante. Aujourd'hui, c'est non !
    Mais les sorcières donnent toujours ce qu'elles promettent, et la semaine suivante, l'écrivain la retrouva au milieu des ruines, elle prit la pose et sembla même y prendre un certain plaisir... sûrement de l'amusement.

    Bien des mois plus tard, dans la chaleur confortable de son logis, rivé à sa table de travail tel un mécanicien cramponné à sa machine, Charles écrira ceci, témoignage étrange d'un homme de son temps plus volontiers accoutumé aux longs monologues scientifiques qu'à la philosophie paysanne des sorcières de campagne : « Elle voulut bien poser pour moi en cet endroit,... Ensuite nous allâmes nous asseoir auprès de la niche enlierrée où je l'avais rencontrée la première fois. J'acquis la conviction que je me trouvais avec une femme intelligente et instruite; cette sorcière de campagne lisait même les journaux, et ses réflexions dénotaient du bon sens. Après un moment, la causerie languit. J'écrivais sur mon carnet quelques notes, quand j'entendis la conversation de deux personnes qui s'approchaient de nous. Je regardai; les voix paraissaient se rapprocher. Cependant les causeurs mystérieux semblaient stationner derrière un muret de terre, à quelques mètres de là. Je me levai, et j'en fis le tour sans rien découvrir. La sorcière dormait paisiblement, bouche close, dans une posture abandonnée. Vivement intrigué, je repris mon crayon et mon papier, lorsque mon nom fut prononcé trois fois, derrière moi et assez haut, comme descendant des arbres qui entourent les ruines de leur forêt miniature. Cette fois, je ne quittai pas des yeux Naïa, laquelle reposait innocemment. Je la secouai et lui racontai l'aventure. Son visage demeura impassible et elle termina :

    « Tu as rêvé, mon fils! »


    Voilà peut-être le secret de Naïa, l'ultime secret de son Gnâmi, celui qui est source de pouvoir : le Rêve. Cet état éthéré que l'on réserve à l'enfance ou aux errances chaotiques de l'adolescence. Ce rêve que l'age adulte se doit de révoquer, de dissiper, de renvoyer, pour mieux « s'accomplir » en société, pour mieux devenir vieux. Le territoire frontalier du rêve, l'unique endroit ou les hommes peuvent atteindre les fées ; là ou la sorcière de Rochefort-en-Terre s'en va parler avec son dieu... parler avec Gnâmi ! L'endroit ou l'on peut tout et où nul n'a besoin de rien.

    Mais qu'est donc devenu la sorcière ? demande parfois les enfants, les badauds et les curieux. Est-elle morte ? demande les septiques et les pèlerins. Cela, nul ne le sait... et c'est bien mieux ainsi.



    (1) Autrefois : la partie de la Bretagne où l'on usait de la langue bretonne.

    Les parties en italiques sont des extraits de "LA VIEILLE FRANCE QUI S'EN VA" de Charles Géniaux
    .
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    Dernière édition par RavenStorm le Mer 25 Jan 2017 - 16:14, édité 2 fois
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    Message par Nemesis le Mar 24 Jan 2017 - 22:30

    Ouahhhh, très poétique et une histoire incroyable! Je vais peut-être acheter le livre! Merci beaucoup!
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    Message par Invité le Mar 24 Jan 2017 - 22:43

    Ravi que cela t'ai plu Némésis. J'ai un peu romancé, à ma sauce, mais si tu cherches le livre, je suis pas certain que tu pourras le trouver sur Amazon. Il n'est pas très épais car c'est un "petit" témoignage s'incluant dans un ouvrage plus vaste.
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    Message par Nemesis le Mar 24 Jan 2017 - 23:33

    Tu ferais un très bon compteur. Tu as porté cette histoire! Very Happy
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    Message par Invité le Mer 25 Jan 2017 - 16:09

    Merci du compliment, Némésis. J'ai surtout trouvé ça plus sympa, d'investir un peu de temps de rédaction pour vous livrer une mini-histoire plutôt que de vous faire une biographie sommaire de ce personnage emblématique qui fait parti de ces êtres, de ces vies envolées, qui me touchent.
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    Message par Moriñwé le Mar 31 Jan 2017 - 21:55

    J'ai, d'habitude, du mal à lire des gros posts via écran. Mais pour le coup c'était intéressant et beau. Merci beaucoup RavenStorm.
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    Message par Invité le Jeu 2 Fév 2017 - 0:47

    Mais je t'en prie Moriñwë, ce personnage est fascinant, c'est la vieille Naïa qu'il faut remercier pour tant de magie distillé dans nos mémoires collectives. Joyeux Imbolc à toi.
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    Message par Juvia le Jeu 2 Fév 2017 - 10:38

    Ouah quel travail de rédaction, merci RavenStorm c'est super ! Ca donne envie de lire le livre !
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    Message par Arkanssiel le Jeu 2 Mar 2017 - 21:49

    Magnifique ! J'ai adoré la façon de romancer, ça fait rêver.. Wink

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